La retraite progressive est un dispositif qui permet de réduire progressivement son activité professionnelle en passant à temps partiel tout en percevant une fraction de sa pension de retraite. Ce mécanisme de transition entre la vie active et la retraite est particulièrement adapté aux salariés en fin de carrière qui souhaitent alléger leur charge de travail sans subir une baisse brutale de revenus. Réformé et assoupli par la loi du 14 avril 2023, le dispositif est désormais plus accessible. Voici tout ce qu'il faut savoir pour en bénéficier.
Le principe de la retraite progressive
La retraite progressive permet de cumuler trois sources de revenus :
- Le salaire à temps partiel versé par l'employeur
- Une fraction de la pension de retraite (base + complémentaire) correspondant à la réduction du temps de travail
- Les cotisations retraite qui continuent d'être versées, permettant d'accumuler des droits supplémentaires
Le principe est simple : si vous travaillez à 60 % du temps plein, vous percevez 60 % de votre salaire plus environ 40 % de votre pension de retraite. Votre revenu total est ainsi supérieur à ce que vous percevriez en travaillant à temps partiel seul.
Les conditions d'éligibilité
Pour bénéficier de la retraite progressive, vous devez remplir les conditions cumulatives suivantes :
- Condition d'âge : avoir atteint l'âge légal de départ à la retraite diminué de 2 ans. Pour la génération 1968 et suivantes (âge légal 64 ans), l'accès à la retraite progressive est possible dès 62 ans. Pour les générations de transition, l'âge d'accès est proportionnellement réduit.
- Condition de durée d'assurance : justifier d'au moins 150 trimestres (37 ans et 6 mois) de durée d'assurance tous régimes confondus.
- Exercer une activité à temps partiel : la quotité de temps partiel doit être comprise entre 40 % et 80 % d'un temps plein. Un salarié travaillant à 30 % ou à 90 % n'est pas éligible.
| Année de naissance | Âge légal de départ | Âge d'accès à la retraite progressive |
|---|---|---|
| 01/09/1961 – 31/12/1961 | 62 ans et 3 mois | 60 ans et 3 mois |
| 1962 | 62 ans et 6 mois | 60 ans et 6 mois |
| 1963 | 62 ans et 9 mois | 60 ans et 9 mois |
| 1964 | 63 ans | 61 ans |
| 1965 | 63 ans et 3 mois | 61 ans et 3 mois |
| 1966 | 63 ans et 6 mois | 61 ans et 6 mois |
| 1967 | 63 ans et 9 mois | 61 ans et 9 mois |
| 1968 et après | 64 ans | 62 ans |
Le calcul de la fraction de pension versée
La fraction de pension versée est inversement proportionnelle à votre quotité de temps de travail. La formule est la suivante :
Fraction de pension = 100 % − Quotité de temps de travail
Exemples :
Temps partiel à 80 % → Fraction de pension versée : 20 %
Temps partiel à 60 % → Fraction de pension versée : 40 %
Temps partiel à 50 % → Fraction de pension versée : 50 %
Temps partiel à 40 % → Fraction de pension versée : 60 %
La pension provisoire est calculée sur la base de vos droits acquis au moment de la demande, comme si vous liquidiez votre retraite à cette date. Elle tient compte de votre SAM, de votre taux de liquidation (avec éventuelle décote ou surcote) et de votre durée d'assurance. C'est une pension provisoire car elle sera recalculée lors de la liquidation définitive, tenant compte des droits supplémentaires acquis pendant la période de retraite progressive.
Exemple chiffré complet :
Martine, née en 1966, 62 ans, 155 trimestres (il lui en faut 172 pour le taux plein). Elle passe à temps partiel à 60 %.
Salaire à temps plein : 3 000 EUR brut/mois
Salaire à temps partiel (60 %) : 1 800 EUR brut/mois
Pension provisoire de base :
SAM = 28 000 EUR. Trimestres manquants pour le taux plein : 17 (mais aussi 20 trimestres avant 67 ans). On retient 17.
Décote : 17 × 0,625 % = 10,625 %. Taux = 50 % − 10,625 % = 39,375 %.
Pension de base provisoire annuelle = 28 000 × 39,375 % × (155/172) = 9 934,59 EUR = 827,88 EUR/mois
Pension complémentaire AGIRC-ARRCO provisoire :
5 200 points × 1,4159 × coefficient minoration 0,83 = 6 107,95 EUR = 508,99 EUR/mois
Pension totale provisoire : 827,88 + 508,99 = 1 336,87 EUR/mois
Fraction versée (40 %) : 1 336,87 × 40 % = 534,75 EUR/mois
Revenu total de Martine :
Salaire temps partiel : 1 800 EUR brut
Fraction de pension : 534,75 EUR brut
Total : 2 334,75 EUR brut/mois (au lieu de 1 800 EUR avec le seul temps partiel)
La possibilité de cotiser sur une base temps plein
C'est l'un des aspects les plus intéressants de la retraite progressive : avec l'accord de l'employeur, il est possible de cotiser à la retraite sur la base du salaire à temps plein, même si vous travaillez à temps partiel. Cette option, prévue par l'article L241-3-1 du Code de la Sécurité sociale, permet de ne pas pénaliser vos droits à retraite future.
Concrètement, si vous travaillez à 60 % mais cotisez sur une base 100 %, vous acquérez autant de trimestres et de points que si vous travailliez à temps plein. Le surcoût de cotisations est partagé entre l'employeur et le salarié selon la répartition habituelle (environ 60 %/40 %).
Exemple de surcotisation :
Salaire temps plein : 3 000 EUR brut. Salaire temps partiel 60 % : 1 800 EUR brut.
Assiette de cotisation supplémentaire : 3 000 − 1 800 = 1 200 EUR
Cotisations salariales supplémentaires (environ 11 % sur l'assiette) : ~132 EUR/mois
Cotisations patronales supplémentaires (environ 16 %) : ~192 EUR/mois
Coût salarié : 132 EUR/mois pour conserver des droits à temps plein
Cette possibilité est particulièrement avantageuse pour les personnes proches du taux plein qui souhaitent maximiser leur pension définitive. Le surcoût mensuel est modéré au regard du gain de pension sur toute la durée de la retraite.
La procédure de demande
La demande de retraite progressive s'effectue en plusieurs étapes :
- Obtenir un avenant au contrat de travail : vous devez d'abord convenir avec votre employeur d'un passage à temps partiel (entre 40 % et 80 %). L'employeur ne peut pas refuser la retraite progressive si vous remplissez les conditions légales (depuis la réforme de 2023, la demande est de droit pour les salariés du privé). L'employeur dispose d'un délai de 2 mois pour répondre ; passé ce délai, l'accord est réputé acquis.
- Déposer la demande auprès de la CNAV : remplissez le formulaire de demande de retraite progressive (formulaire Cerfa disponible sur lassuranceretraite.fr) et joignez l'avenant au contrat de travail, un justificatif de la durée du temps partiel et votre relevé de carrière.
- Déposer la demande auprès de l'AGIRC-ARRCO : la demande est à effectuer simultanément auprès de votre caisse de retraite complémentaire.
- Notification : vous recevez une notification indiquant le montant de la fraction de pension versée. Le premier versement intervient le mois suivant le début effectif du temps partiel.
Modification de la quotité de temps de travail
Pendant la retraite progressive, vous pouvez modifier votre quotité de temps de travail. Si vous passez de 60 % à 50 %, la fraction de pension versée passe de 40 % à 50 %. Vous devez signaler tout changement à la CNAV et à l'AGIRC-ARRCO. La modification prend effet le premier jour du mois suivant le changement effectif de quotité.
Si votre quotité de travail sort des limites (inférieure à 40 % ou supérieure à 80 %), la retraite progressive est suspendue. Si vous reprenez un temps plein, elle est interrompue et vous devrez en faire une nouvelle demande si vous repassez ensuite à temps partiel.
La liquidation définitive de la retraite
Lorsque vous décidez de cesser totalement votre activité, la pension provisoire est remplacée par une pension définitive. Cette pension est recalculée en tenant compte de tous les droits acquis pendant la période de retraite progressive (trimestres, points AGIRC-ARRCO, évolution du SAM).
La pension définitive est souvent sensiblement supérieure à la pension provisoire, car :
- Vous avez accumulé des trimestres supplémentaires (éventuellement sur base temps plein)
- Votre durée d'assurance a augmenté, réduisant ou supprimant la décote
- Vos points AGIRC-ARRCO ont augmenté
- Votre SAM peut avoir évolué favorablement
Suite de l'exemple de Martine :
Martine reste en retraite progressive pendant 2 ans (de 62 à 64 ans), en cotisant sur base temps plein. À 64 ans, elle a désormais 163 trimestres (155 + 8). Il lui manque encore 9 trimestres pour le taux plein.
Décote réduite : 9 × 0,625 % = 5,625 %. Taux = 44,375 %.
Pension de base définitive = 28 500 × 44,375 % × (163/172) = 11 983,45 EUR/an = 998,62 EUR/mois
Pension complémentaire avec coefficient 0,91 : 5 800 × 1,4159 × 0,91 = 7 474,46 EUR/an = 622,87 EUR/mois
Pension totale définitive : 1 621,49 EUR/mois (au lieu de 1 336,87 EUR si elle avait liquidé à 62 ans)
Les bénéficiaires depuis la réforme 2023
La réforme de 2023 a élargi le dispositif de retraite progressive à de nouvelles catégories de travailleurs :
- Les salariés au forfait jours : ils peuvent désormais accéder à la retraite progressive en réduisant leur nombre de jours travaillés dans l'année (entre 40 % et 80 % du forfait).
- Les mandataires sociaux : les gérants, présidents de SAS, etc., peuvent bénéficier de la retraite progressive s'ils réduisent leur activité.
- Les travailleurs indépendants : les artisans, commerçants et professions libérales peuvent accéder à la retraite progressive en déclarant une réduction d'activité.
- Les exploitants agricoles : le dispositif leur est ouvert sous des conditions spécifiques.
Avantages et inconvénients de la retraite progressive
Avantages :
- Transition douce vers la retraite, réduction progressive de la charge de travail
- Complément de revenus grâce à la fraction de pension
- Possibilité de continuer à acquérir des droits (surtout avec la surcotisation temps plein)
- Amélioration de la pension définitive par rapport à un départ immédiat
- Maintien du lien social et professionnel
Inconvénients :
- Baisse de revenus par rapport au temps plein (même avec la fraction de pension)
- Complexité administrative (double demande CNAV + AGIRC-ARRCO)
- La pension provisoire peut être faible si vous êtes loin du taux plein (décote importante)
- Surcoût de la surcotisation temps plein (partagé avec l'employeur)
La fiscalité de la retraite progressive
La pension provisoire versée dans le cadre de la retraite progressive est soumise au même régime fiscal que la pension de retraite normale : impôt sur le revenu (après abattement de 10 %) et prélèvements sociaux (CSG, CRDS, Casa). Le salaire à temps partiel est imposé normalement. L'avantage fiscal réside dans le fait que le revenu global (salaire réduit + fraction de pension) est souvent inférieur au salaire à temps plein, ce qui peut faire baisser la tranche marginale d'imposition du foyer fiscal.
Impact financier global de la retraite progressive
La retraite progressive offre un avantage financier souvent méconnu : elle permet de continuer à acquérir des droits à la retraite sur la base d'un salaire à temps complet, grâce au mécanisme de surcotisation. L'employeur et le salarié peuvent convenir de calculer les cotisations retraite sur la base du salaire à temps plein, et non sur le salaire réduit correspondant au temps partiel. Cette surcotisation est entièrement déductible fiscalement et permet d'éviter toute perte de droits liée au passage à temps partiel.
L'impact sur la pension finale est significatif. Prenons un salarié en retraite progressive à 60 % pendant 3 ans avec surcotisation : ses droits à la retraite seront calculés comme s'il avait travaillé à temps plein pendant ces 3 années. Sans surcotisation, la fraction de pension correspondant à cette période serait réduite proportionnellement au temps de travail, ce qui pourrait diminuer la pension finale de plusieurs dizaines d'euros par mois.
À retenir : La retraite progressive permet de travailler à temps partiel (40-80 %) tout en percevant une fraction de sa pension. Conditions : âge légal − 2 ans et 150 trimestres minimum. La fraction de pension = 100 % − quotité de travail. Il est possible de cotiser sur base temps plein avec l'accord de l'employeur. La pension définitive est recalculée lors de la cessation totale d'activité, souvent à un montant supérieur. Depuis 2023, le dispositif est un droit pour les salariés du privé (l'employeur ne peut pas refuser). Il est étendu aux forfaits jours, indépendants et mandataires sociaux.