La retraite des travailleurs non salariés (TNS) obéit à des règles spécifiques qui diffèrent de celles du régime général des salariés. Que vous soyez artisan, commerçant, profession libérale ou auto-entrepreneur, vos cotisations retraite et le calcul de votre pension suivent des mécanismes propres à votre statut. Depuis l'intégration du RSI (Régime Social des Indépendants) au régime général en 2020 sous le nom de SSI (Sécurité Sociale des Indépendants), le paysage de la retraite des indépendants a été profondément remanié. Comprendre votre régime est essentiel pour anticiper votre pension et optimiser votre stratégie de fin de carrière.
La SSI pour les artisans et commerçants
Depuis le 1er janvier 2020, les artisans et commerçants sont affiliés au régime général de la Sécurité sociale via la SSI (Sécurité Sociale des Indépendants), qui a remplacé le RSI. Leur retraite se compose de deux étages :
- Retraite de base : identique à celle du régime général (CNAV). La formule est SAM × Taux × Durée/Durée de référence. Les 25 meilleures années sont retenues, le taux plein est de 50 %, la durée de cotisation requise est la même que pour les salariés (172 trimestres pour les générations 1965+).
- Retraite complémentaire obligatoire (RCI) : un régime par points spécifique aux indépendants, distinct de l'AGIRC-ARRCO des salariés. Les points sont acquis par des cotisations proportionnelles au revenu d'activité.
C'est la grande simplification opérée par l'intégration au régime général : pour la retraite de base, les règles sont désormais strictement identiques à celles des salariés. Seule la retraite complémentaire reste spécifique.
Les cotisations retraite des indépendants
Les cotisations de retraite des artisans et commerçants sont calculées sur le revenu d'activité non salarié (bénéfice imposable pour les entrepreneurs individuels au réel, ou chiffre d'affaires abattu pour les micro-entrepreneurs).
| Cotisation | Taux | Assiette |
|---|---|---|
| Retraite de base plafonnée | 17,75 % | Revenu jusqu'au PASS (46 368 EUR) |
| Retraite de base déplafonnée | 0,60 % | Totalité du revenu |
| Retraite complémentaire (RCI) | 7 % | Revenu jusqu'au PASS |
| Retraite complémentaire (RCI) | 8 % | Revenu de 1 à 4 PASS |
Comparaison avec un salarié : un salarié cotise environ 6,90 % en part salariale + 8,55 % en part patronale pour la retraite de base, et 3,15 % + 4,72 % pour la complémentaire AGIRC-ARRCO T1. L'indépendant supporte seul l'intégralité de la cotisation (part salariale + patronale), d'où un taux global plus élevé.
La validation des trimestres
Les trimestres des indépendants sont validés de la même façon que ceux des salariés : en fonction du revenu annuel soumis à cotisation. En 2025, il faut un revenu annuel d'au moins :
- 1 747,50 EUR pour valider 1 trimestre
- 3 495 EUR pour valider 2 trimestres
- 5 242,50 EUR pour valider 3 trimestres
- 6 990 EUR pour valider 4 trimestres
Attention, pour les micro-entrepreneurs, c'est le chiffre d'affaires abattu (et non le chiffre d'affaires brut) qui est pris en compte. Avec un abattement de 50 % pour les activités de services, il faut un chiffre d'affaires d'au moins 13 980 EUR pour valider 4 trimestres.
Exemple pour un micro-entrepreneur en services :
Chiffre d'affaires annuel : 20 000 EUR
Abattement forfaitaire (50 %) : 10 000 EUR
Revenu pris en compte : 10 000 EUR → 4 trimestres validés
Cotisation retraite versée : environ 22 % de 20 000 = 4 400 EUR (inclus dans les 22 % de charges du micro-entrepreneur)
La retraite des professions libérales
Les professions libérales ont un système de retraite plus complexe, avec deux niveaux :
- Retraite de base : gérée par la CNAVPL (Caisse Nationale d'Assurance Vieillesse des Professions Libérales). C'est un régime par points, distinct du régime général. La valeur de service du point CNAVPL est de 0,5880 EUR en 2025.
- Retraite complémentaire : gérée par l'une des 10 sections professionnelles de la CNAVPL, selon la profession exercée (CARMF pour les médecins, CARPIMKO pour les infirmiers et kinésithérapeutes, CAVEC pour les experts-comptables, etc.).
Cas particulier : la CIPAV (Caisse Interprofessionnelle de Prévoyance et d'Assurance Vieillesse) gère la retraite complémentaire de nombreuses professions libérales « non réglementées » (consultants, formateurs, ingénieurs-conseils, etc.). Cependant, depuis 2019, les nouveaux auto-entrepreneurs en profession libérale non réglementée sont affiliés au régime général (SSI) et non plus à la CIPAV.
La retraite de base CNAVPL
Le régime de base des professions libérales fonctionne par points, avec des cotisations proportionnelles au revenu :
| Tranche de revenu | Taux de cotisation | Points acquis |
|---|---|---|
| Jusqu'à 85 % du PASS (39 413 EUR) | 8,23 % | 525 points max |
| De 85 % à 500 % du PASS (231 840 EUR) | 1,87 % | 25 points max |
La pension de base CNAVPL est calculée ainsi :
Pension annuelle = Nombre de points × Valeur de service du point × Taux de liquidation
Exemple : un médecin ayant accumulé 20 000 points sur 40 ans, liquidant au taux plein :
Pension = 20 000 × 0,5880 = 11 760 EUR/an, soit 980 EUR/mois
La retraite complémentaire par section
Chaque section professionnelle a ses propres règles de cotisation et de calcul. Voici quelques exemples :
| Section | Professions | Cotisation annuelle indicative | Pension complémentaire moyenne |
|---|---|---|---|
| CARMF | Médecins | ~14 000 EUR | ~22 000 EUR/an |
| CARPIMKO | Infirmiers, kinés | ~3 500 EUR | ~6 000 EUR/an |
| CAVEC | Experts-comptables | ~9 000 EUR | ~15 000 EUR/an |
| CIPAV | Professions diverses | ~2 500 EUR | ~4 000 EUR/an |
| CNBF | Avocats | ~8 000 EUR | ~18 000 EUR/an |
Le cas spécifique du micro-entrepreneur
Les micro-entrepreneurs (ex-auto-entrepreneurs) cotisent à un taux global forfaitaire sur leur chiffre d'affaires, qui inclut toutes les cotisations sociales (maladie, retraite, invalidité, allocations familiales). Les taux en 2025 sont :
- Vente de marchandises (BIC) : 12,3 % du CA (dont environ 4 % pour la retraite)
- Prestations de services artisanales (BIC) : 21,2 % du CA (dont environ 8 % pour la retraite)
- Prestations de services commerciales (BNC) : 21,1 % du CA (dont environ 8 % pour la retraite)
- Professions libérales réglementées (CIPAV) : 21,2 % du CA
Le problème majeur des micro-entrepreneurs est que leurs cotisations retraite sont proportionnellement faibles. Un micro-entrepreneur réalisant 30 000 EUR de CA en services cotise environ 2 400 EUR pour la retraite, ce qui génère des droits modestes. Sur une carrière entière en micro-entreprise, la pension sera significativement inférieure à celle d'un salarié au même revenu.
Comparaison micro-entrepreneur vs salarié :
Revenu comparable : 30 000 EUR/an pendant 42 ans.
Salarié : SAM ≈ 30 000 EUR, pension de base = 30 000 × 50 % = 15 000 EUR/an (1 250 EUR/mois) + complémentaire AGIRC-ARRCO ≈ 500 EUR/mois = 1 750 EUR/mois
Micro-entrepreneur (services) : CA 60 000 EUR, revenu abattu 30 000 EUR. SAM ≈ 30 000 EUR, pension de base similaire = 1 250 EUR/mois. Mais complémentaire RCI beaucoup plus faible ≈ 200 EUR/mois = 1 450 EUR/mois
Écart : environ 300 EUR/mois en défaveur du micro-entrepreneur, principalement à cause de la complémentaire plus faible.
Stratégies d'optimisation pour les TNS
- Rachat de trimestres : les indépendants peuvent racheter jusqu'à 12 trimestres, exactement comme les salariés. C'est particulièrement utile pour ceux qui ont eu une carrière mixte avec des périodes de faibles revenus.
- PER (Plan Épargne Retraite) : l'épargne retraite individuelle est le complément indispensable pour les TNS. Les versements sont déductibles du bénéfice imposable (dans la limite de 10 % du bénéfice, ou du PASS si plus avantageux). C'est un levier fiscal et patrimonial majeur.
- Contrats Madelin (ancienne génération) : les contrats Madelin souscrits avant 2019 continuent de fonctionner. Ils offrent une rente viagère à la retraite, déductible du bénéfice imposable.
- Surcotisation volontaire : certaines caisses complémentaires (CIPAV, CARMF) proposent des classes de cotisation supérieures permettant d'acquérir davantage de points.
- Passage en société (SASU, SAS) : le dirigeant de SAS/SASU est assimilé salarié et cotise au régime général + AGIRC-ARRCO. La complémentaire est alors plus avantageuse, mais les cotisations totales sont plus élevées.
Les carrières mixtes (polypensionnés)
Si vous avez été salarié une partie de votre carrière et indépendant une autre partie, vous êtes polypensionné. Chaque régime calcule sa part de pension séparément. Vos trimestres sont totalisés pour déterminer votre taux de liquidation (50 % si vous avez le total requis tous régimes confondus), mais chaque régime ne prend en compte que ses propres trimestres pour le coefficient de proratisation.
Exemple de carrière mixte :
Éric, né en 1965, a été salarié 25 ans puis indépendant 18 ans. Il a 172 trimestres tous régimes confondus (100 au RG + 72 en SSI).
Pension RG : SAM 35 000 EUR × 50 % × (100/172) = 10 174,42 EUR/an
Pension SSI base : SAM 28 000 EUR × 50 % × (72/172) = 5 860,47 EUR/an
Complémentaire AGIRC-ARRCO (25 ans) : 5 500 points × 1,4159 = 7 787,45 EUR/an
Complémentaire RCI (18 ans) : 2 100 points × valeur = 3 200 EUR/an
Pension totale : 27 022,34 EUR/an = 2 251,86 EUR/mois
La retraite progressive pour les indépendants
Depuis la réforme de 2023, les travailleurs indépendants ont accès à la retraite progressive dans des conditions similaires aux salariés. Ils doivent justifier d'une réduction de leur activité (entre 40 % et 80 % de l'activité normale) et remplir les conditions d'âge (âge légal − 2 ans) et de durée d'assurance (150 trimestres). La fraction de pension versée est calculée inversement à la quotité d'activité déclarée.
Pour les professions libérales, la retraite progressive concerne à la fois la pension de base CNAVPL et la pension complémentaire de la section professionnelle. La réduction d'activité est évaluée sur la base des revenus déclarés (le revenu de l'année en cours doit être compris entre 40 % et 80 % du revenu moyen des 5 dernières années).
Le PER : complément indispensable pour les TNS
Le Plan d'Épargne Retraite (PER) est particulièrement avantageux pour les travailleurs non salariés en raison de la déductibilité fiscale des versements. Les plafonds de déduction sont les suivants pour les TNS :
- 10 % du bénéfice imposable (dans la limite de 8 PASS, soit 370 944 EUR), plus 15 % de la fraction du bénéfice comprise entre 1 et 8 PASS
- Le plafond total peut atteindre environ 85 000 EUR de versements déductibles par an pour les revenus les plus élevés
- Les versements non utilisés sont reportables sur les 3 années suivantes
Exemple d'optimisation PER pour un indépendant :
Bénéfice imposable : 80 000 EUR. TMI : 41 %.
Plafond déductible : 10 % de 80 000 + 15 % de (80 000 − 46 368) = 8 000 + 5 045 = 13 045 EUR
Versement de 13 000 EUR sur le PER.
Économie d'impôt : 13 000 × 41 % = 5 330 EUR
Coût réel du versement : 13 000 − 5 330 = 7 670 EUR
Rente viagère estimée à la retraite (sur 15 ans de versements) : environ 600-800 EUR/mois en complément de la pension obligatoire.
Optimiser sa retraite en tant qu'indépendant
Les travailleurs indépendants disposent de plusieurs leviers pour améliorer leur future pension de retraite. Le contrat Madelin (ou PER individuel depuis la loi PACTE) permet de constituer un complément de retraite par capitalisation tout en bénéficiant d'une déduction fiscale. Les versements sont déductibles du bénéfice imposable dans la limite d'un plafond annuel (10 % du bénéfice imposable + 15 % de la fraction du bénéfice comprise entre 1 et 8 PASS, soit un plafond maximum d'environ 85 780 EUR en 2025).
Le rachat de trimestres est également accessible aux indépendants, dans les mêmes conditions que les salariés. Pour les micro-entrepreneurs, qui cotisent sur leur chiffre d'affaires, la validation de trimestres dépend du montant du chiffre d'affaires réalisé. Il est indispensable de vérifier chaque année que le chiffre d'affaires déclaré permet de valider 4 trimestres, sous peine de retarder l'âge de départ au taux plein.
À retenir : Depuis 2020, les artisans et commerçants sont au régime général (SSI) avec une retraite de base identique aux salariés et une complémentaire RCI spécifique. Les professions libérales relèvent de la CNAVPL (base par points) et de sections professionnelles (complémentaire). Les micro-entrepreneurs cotisent forfaitairement sur le CA mais acquièrent des droits retraite plus faibles. L'épargne retraite (PER) est le complément indispensable pour les TNS. Les carrières mixtes donnent lieu à des pensions séparées par chaque régime. Les nouveaux auto-entrepreneurs en profession libérale non réglementée sont au régime général depuis 2019.